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Reproduction du manuscrit n° 211 d’Avranches

Il est possible d’agrandir les images en cliquant dessus.

 

 

Historiae Montis Sancti Michaelis volumen majus Xe siècle.

Le récit de l’installation du culte de St Michel sur le mont Tombe fut rédigé sans doute vers la deuxième moitié du IXème siècle. Le texte original a disparu mais subsiste la copie exécutée entre 991 et 1009 sous l’abbatiat de Maynard II. Contenue dans le manuscrit n°211 du Scriptorial d’Avranches, elle comprend deux parties: la première appelée Memoriam de son premier mot , relate la fondation de l’abbaye St Michel au mont Gargan, la deuxième dite Revelatio également de son premier mot rapporte les circonstances de la consécration du mont Tombe à Saint Michel. (( DOSDAT Monique :L’enluminure romane au Mont saint Michel, p.25 ))

 

fig.9 Dame Maëlle, Aisling-1198

fig.9 Dame Maëlle, Aisling-1198

Ce texte commençant par : « Memoriam » est aujourd’hui relié à l’intérieur d’un recueil contenant d’autres textes se rapportant à l’histoire du Mont. Il devait à l’origine appartenir à un volume particulier. (( DOSDAT Monique :L’enluminure romane au Mont saint Michel, p46 )).

 

 

 

 

Ce folio est très usé, il a dû être exposé et surtout beaucoup plus lu et donc plus manipulé que d’autres : les rinceaux sortant de la gueule des chiens sont presque effacés et les lettres sont pratiquement illisibles…

 

Pour commencer, il va falloir d’abord découper le parchemin à la taille du manuscrit original soit ici : 28,5 cm/21,5 cm

 

Puis, il faudra le poncer encore un peu (bien qu’il soit déjà bien nettoyé) avec de la poudre de pierre ponce et ensuite le frotter avec de la poudre de sandaraque pour que l’encre puisse bien adhérer au support.

 

Devant une telle page, je me pose beaucoup de questions : tout d’abord, pourquoi la lettre ornée n’est- elle pas centrée ? C’est sans doute dû à un problème de reliure, le feuillet étant un peu trop « enfoncé » à l’intérieur peut-être pour des raisons pratiques.

 

Ce qui me frappe tout d’abord c’est que la lettrine est contenue dans un double carré dit barlong couronnant la page de texte, le double carré dit barlong étant l’un des rectangles respectant le nombre d’or.

 

 

 

Le nombre d’or :

 

Le nombre d’or est une proportion particulière ayant un rapport avec la vie.

 

Si nous considérons le partage d’une droite en segments inégaux, le nombre des partages asymétriques possibles est naturellement infini mais il existe une façon de partager qui va procurer une impression d’harmonie linéaire, d’équilibre dans l’inégalité. C’est ce que Luca Paccioli (1445-1517), à la fois mathématicien et moine franciscain italien va appeler : la divine proportion dans son livre publié en 1509 « Divina proportione ».

 

Léonard de Vinci, lui, parle de section dorée : « sectio aureo ». Celle-ci tombera dans l’oubli pendant presque deux siècles. En 1850, l’allemand Zeizing la redécouvre : « pour qu’un tout, partagé en deux parties inégales, paraisse beau au point de vue de la forme, l’on doit avoir entre la petite partie et la grande le même rapport qu’entre la grande et le tout. » (Dans ses « Aestetische Forschungen » publiées en 1855.Il appelle cela la loi des proportions et déclare qu’elle se retrouve dans les proportions du corps humain, des espèces animales, en botanique, voire en musique… ((GHYKA Matila C. Esthétique des proportions dans la nature et dans les arts, p.34 ))

 

Le nombre d’or correspond donc à une proportion, c’est un nombre irrationnel dont la valeur numérique est : ф = 1+√5 ÷2 = 1,618

 

Revenons au double carré dit barlong : (fig. 1)

Fig.1: Obtention du nombre d’or à l’aide d’un double carré dit barlong – Dame Maëlle, Aisling-1198

 

Soit un rectangle ABDC formé en doublant un carré de côté égal à 1.Nous traçons au milieu de ce carré un cercle de centre O et de diamètre 1.la diagonale CB coupe le cercle en J, nous ne ferons pas ici la démonstration géométrique qui serait un peu longue mais il s’avère que la longueur CJ est égale à 1,618, soit le nombre d’or. Si l’on trace un cercle de centre C et de rayon CJ, il coupe la droite CD en F : le rectangle AEFC est également un rectangle d’or.

 

Dans ce double carré dit barlong qui contient la lettrine M, nous allons chercher avec le compas quels sont les autres tracés qui ont pu être utilisés par l’enlumineur du mont St Michel pour construire un M aussi harmonieux et rond. C’est un des moments les plus passionnants lorsqu’on essaie de reproduire une miniature médiévale…La réussite n’est pas toujours au bout de la quête, mais il faut alors persévérer avec patience et courage (voire obstination !)

 

Personnellement, j’ai obtenu les tracés correspondant à la fig.2.

Fig 2, tracés Dame Maëlle, Aisling-1198

Fig 2, tracés Dame Maëlle, Aisling-1198

 

Ces tracés nous servent à retrouver l’unité de mesure qui a servi à la fois pour dessiner la lettrine et également pour espacer les lignes d’écriture, etc…

 

 

 

(Il faudra bien sûr trouver d’abord le rectangle d’or global qui contient lettrine et texte.)

 

Ensuite, on observe la réglure qui est ici réalisée à la pointe sèche comme c’était presque toujours le cas au Xème siècle.( fig.3)

 

fig.3 la réglure, Dame Maëlle, Aisling-1198

fig.3 : la réglure, Dame Maëlle, Aisling-1198

 

En ce qui concerne la linéation (les lignes horizontales qui vont guider l’écriture), il va falloir trouver l’espacement des lignes d’écriture ). L’unité de mesure trouvée dans les tracés semble se retrouver aussi dans la longueur de la petite tête de chien « rose » (en bas à droite du M), et également à l’intérieur de la base du M et qui est en or, ce qui forme une sorte « de puits de lumière » (voir Fig.4)

 

Les 21 lignes de réglures seront donc distantes de 1,1cm . Le M oncial sera, lui, bien centré par rapport à l’espace laissé au milieu des deux colonnes de texte ou entrecolonne

 

 

La lettrine et le texte :

 

Tout d’abord, nous constatons qu’il s’agit d’un M de forme onciale qui est à la fois le début et la fin du mot memoriam (mémoire). En effet, le M enserre un petit E et va lui permettre de commencer le mot memoriam qui est d’ailleurs abrégé et possède un tilde (trait plus ou moins horizontal signalant quelle lettre est omise ), mais il est aussi le M qui sert de fin au petit mot memoria situé juste au dessus et écrit en tout petit. Quel subtil jeu d’écriture entrelacée!

 

Quant au texte, il est constellé d’abréviations et de tildes et il n’y a pas de césure entre les mots ce qui le rend presqu’incompréhensible. Mais grâce au livre de Mme Dosdat, nous pouvons en trouver le contenu en latin :

 

Memoriam beati Michaelis archangeli toto orbe venerandam ipsius et opera condita

 

Et sa traduction : “ (l’église) fondée par ses soins démontre que la mémoire de Saint Michel archange doit être vénérée sur toute la terre… (( DOSDAT Monique :L’enluminure romane au Mont saint Michel, p. 45 )) »

 

Cette disposition particulière en colonne surmontée d’une lettrine somptueuse est dans la pure tradition carolingienne.

 

Ce qui est surprenant dans ce texte, c’est que toutes les lettres ne sont pas écrites en onciale notamment les M et certains E ( qui ne sont d’ailleurs pas tous pareils). C’est sans doute pour un problème de place sur le parchemin ( celui-ci étant fort cher) et peut-être aussi pour mettre en valeur la lettrine…

 

Nous avons vu que la présentation du texte montre un style carolingien, par contre la lettrine et ses décorations, notamment les entrelacs et les têtes de chiens viennent de l’art anglo-saxon et irlandais. Les rinceaux de feuillages évoquent encore un autre style plus continental mais les moines voyageaient beaucoup et recopiaient inlassablement, le savoir se propageait et les différents styles s’interpénétraient…

 

Reste maintenant la partie dessin à proprement parler (et également le dessin des lettres car ici, elles seront recouvertes de feuille d’or).

 

 

fig.4 Dame Maëlle, Aisling-1198

fig.4 Dame Maëlle, Aisling-1198

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Puis, je repasse à l’encre (ocre rouge diluée et gomme arabique) les contours. (fig.4)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ensuite, ce sera la pose d’un gesso teinté à l’ocre rouge pour les parties qui recevront la feuille d’or (fig.5) puis pose de l’or (fig. 6). J’ai trouvé que le brunissage (action de frotter l’or avec une agate pour lui donner tout son éclat et sa lumière ) était délicat ici car les lettres sont petites et fines.

 

fig.5 Dame Maëlle, Aisling-1198

fig.5 Dame Maëlle, Aisling-1198

fig.6 Dame Maëlle, Aisling-1198

fig.6 Dame Maëlle, Aisling-1198

 

 

 

 

 

 

Les couleurs :

 

En enluminure, il faut effectivement toujours poser l’or avant les couleurs.

 

En ce qui concerne les couleurs, je vais les mélanger avec des liants : de la gomme arabique, de l’eau miellée (pour ajouter de la souplesse et de la plasticité à la couleur) et un mélange de jaune d’œuf , de vinaigre additionné de clou de girofle pour la conservation.

On peut aussi utiliser de la glaire d’œuf ( obtenue en battant le blanc d’œuf puis en laissant reposer et en utilisant le liquide ainsi obtenu ou le malaxer avec une éponge préalablement imbibée d’eau ) ((NIEDERHAUSER Marc : Alchimie de l’enluminure p.41 et 42 ))

D’après Monique Dosdat, les couleurs d’origine devaient être : or, bleu pâle, rose pâle rehaussées de blanc pur. Il se pourrait que la couleur plus foncée provienne d’une retouche. ((DOSDAT Monique :L’enluminure romane au Mont saint Michel, p46 ))

« Il est probable que les coloris délicats primitifs, en particulier le bleu clair un peu usé, aient été remplacés malencontreusement, on ne sait à quelle période, par un bleu foncé du plus vilain effet. » m’avait aimablement expliqué monsieur Leservoisier, conservateur du Scriptorial d’ Avranches.

 

J’ai donc essayé de respecter ces couleurs : avec de l’ocre rouge qui additionnée de blanc donnera un beau « rosé » ( J’ai utilisé du blanc de titane et non du blanc de plomb comme cela devait être car je le trouve un peu trop dangereux !) Quant au bleu, j’ai utilisé un outremer, (Fig.7), dégradé aussi en bleu clair Et enfin, comme il se doit, j’ai terminé par les rehauts en blanc.(fig.8 et fig.9)

 

fig.7, reproduction du Ms211 par Dame Maëlle, Aisling-1198

fig.7, reproduction du Ms211 par Dame Maëlle, Aisling-1198

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est d’ailleurs intéressant de constater à quel point les rehauts en blanc modifient le relief des entrelacs et donne toute sa dimension à la lettrine. Tout le travail de l’enlumineur consiste à amener cet éclaircissement, à mettre l’œuvre ( au Xème siècle, il s’agissait presque essentiellement des Écritures, de la Parole ) en lumière donc d’enluminer. Il est amusant de noter qu’en anglais, enluminure se dit : illumination !

 

fig.8 Dame Maël, Aisling-1198

fig.8 Dame Maël, Aisling-1198

fig.9 Dame Maëlle, Aisling-1198

fig.9, Dame Maëlle, Aisling-1198

 

Bibliographie :

DOSDAT Monique, L’enluminure romane au Mont saint Michel X-XIIe siècles, Editions Ouest-France, 2006

GHYKA Matila C. , Esthétique des proportions dans la nature et dans les arts, Editions du Rocher, 1998

MARCAIS Pierre et REY Denise, Aperçus sur la géométrie sacrée, Guy Trédaniel éditeur, 1998

NIEDERHAUSER Marc : Alchimie de l’enluminure chez Eyrolles 2010

 

 

 

Arth Maël

Publié sur aisling-1198.org le 18 février 2012

 

 

Notes :